Carnet de route: Frayeur sur le lac Togo : le phosphate par le pont et les hommes par de vieilles pirogues

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Je n’ai jamais été autant étripé par le paradoxe bien qu’il court sur ce lac depuis une soixantaine d’années. Il m’a fallu cette journée du samedi 08 juillet. J’arrivai au bord du lac Togo par un temps d’orage qui me fit voir les choses en grandeur nature. Depuis le matin, il pleuvait des cordes sur la région. Après une escale de plus de trois heures à Agbodrafo, je me décidai à braver l’averse, appelé par le pittoresque supposé de l’image du lac en temps de pluie. Je pris par la gauche, par un corridor tapis de flot à travers une folle végétation parsemée de rares habitations.

Après une vingtaine de minutes d’un laborieux slalom, je parvins au lac sur une petite plage que surplombe à gauche une forêt sacrée  au sous-bois verdoyant et à droite des arbustes enlacés de hautes herbes luxuriantes. Je ne m’attendais pas à voir là autant de monde. Togoville attendait davantage de la visite que d’ordinaire ce samedi 08 juillet. En témoignage, une broche de voitures en stationnement parmi lesquelles quelques grosses cylindrées. Je trouvai une place parmi elles et courus me mettre à l’abri sous un hangar de fortune au toit de tôles ondulées suintant de toutes parts. Ils ont dû faire pareil avant moi ces infortunés visiteurs. Ils sont une soixantaine de femmes, hommes et enfants, frissonnant et poings fermés, assujettis aux mêmes intempéries. Je me fraie un passage parmi eux, une fois passé l’instant des salutations d’usage, pour aller de l’autre côté du hangar afin d’avoir une meilleure vue du lac. Un lac désert sur lequel courent des vaguelettes vent aux voiles sous un plan d’épais brouillard.

L’attente a été longue, la pluie ayant tardé à aller à son terme. En vérité, elle ne s’arrêtera pas complètement avant que les uns et les autres se décident à se sortir du piège autrement. Nul n’avait été tenté par la voie de contournement par Anèho, Glidzi, Zalivé et Badougbé. D’Agbédrafo à Glidji, on s’en sortait bien. Mais entre Glidji et Togoville, la piste en temps d’hivernage tourne à un cauchemar pour les engins roulants. Tout comme la route Lomé-Sévagan-Togoville. Passer par le lac serait donc le meilleur parcours. Mais en temps d’orage, cette voie n’offre aucune garantie de sécurité. Il y eut par le passé, des drames lors de cette traversée. Le dernier en date était survenu dans les mêmes circonstances d’orage et s’est soldé, je me rappelle,  par une dizaine de morts par noyade. Une vieille pirogue surchargée, avait chaviré. Je repassai en mémoire le film de l’image des corps sans vie alignés sur la berge. « Cela n’arrivera pas aujourd’hui », me disais-je pendant que trois jeunes gens sortirent de l’abri pour battre le rappel des pirogues restées à quai de l’autre côté de la rive.

Nous embarquions par groupe de dix avec les effets y compris des motos. Je ferai partie des deux dernières vagues. Il fallait y aller ! Je montai en dernier dans la barque, cœur tambourinant, poings et dents serrés. Le vent et les vaguelettes restaient  sans répit et les crachats aussi vifs. Puis le piroguier donna le premier coup de pagaie. Au même moment, j’entendis la locomotive de la mine jouer de son avertisseur sonore. Elle ne tarda pas à paraître sur son pont tirant derrière elle une longue file de wagons. Nous passions notre route cahin caha et le train, la sienne, sur son pont, en toute sécurité. Ce parallèle de destin dure depuis une soixantaine d’années. J’en eus le cœur blousé.

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